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Reculer pour mieux avancer (Lc 24, 13-35)

P. Roger Sarkis

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Reculer Pour Mieux Avancer

Luc nous présente la vie de Jésus comme une marche et une montée qui a pour but la ville sainte (9, 51-19, 29). Jérusalem est le lieu de la Mort et de la Résurrection. C’est ainsi le lieu de la Croix. L’histoire et la mission de Jésus sont donc profondément liées à Jérusalem, ville de la Paix.

Par contre, le village d’Emmaüs a une portée symbolique dans l’histoire de l’Ancien Testament, en lien avec l’histoire de Judas et ses frères venus en ce lieu pour battre l’armée royale du Général Gorgias, ennemi du peuple (1 Mac 3-4). Emmaüs symbolise par là la victoire politique, et incarne la force et la réussite matérielle, en opposition au Christ crucifié et mort à Jérusalem.

Emmaüs n’est donc plus un simple village, c’est plutôt une destination et un choix qui s’opposent à celui de Jérusalem. Les deux disciples abandonnent la cité de la Pâque, pour suivre un cheminement qui corresponde à leurs attentes personnelles. Emmaüs appartient à la carte géographique des choix de vie : elle signale l’échec d’un projet et l’ébauche d’un nouveau.

La distance physique indique une prise de distance théologique et spirituelle. La Croix de Jésus à Jérusalem n’a pas été une réponse satisfaisante pour les deux disciples. La Mort de Jésus n’était pas à la hauteur de leurs attentes, c’est pourquoi ils décident de repartir en sens contraire, à l’opposé du parcours personnel de Jésus. Quitter Jérusalem c’est aussi quitter la communauté des apôtres et les souvenirs liés à une histoire et à une expérience.

L’itinéraire du retour à Emmaüs est marqué par la présence de Jésus. Il s’introduit aux côtés des deux disciples et transforme leur marche en une dynamique de révélation. Leur expérience prend la forme d’un rituel qui éveille en eux la foi et l’espérance. Jésus "fait route avec eux", il les accompagne en tant qu’étranger et ignorant pour leur révéler finalement que c’étaient eux les ignorants et les étrangers.

La présence de Jésus, après la Résurrection, est la seule voie possible pour comprendre la Croix et en récolter les fruits. Les deux disciples perçoivent sa présence sans pourtant le reconnaître. La présence de Jésus après sa Résurrection n’est pas celle d’avant la Croix et la Mort. Le Christ est là, il est ressuscité, mais il manque l’éclairage pour le reconnaître.

Jésus explique aux deux pèlerins sa Vie et sa Mort à la lumière des Ecritures qui sont la clé herméneutique pour comprendre la Croix du Christ. Jésus présente la Croix comme un dessein de Dieu : "Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?" (Lc 24, 26).

Jésus indique qu’il y a un lien profond entre sa personne et toute l’histoire de l’Ancien Testament, entre la Croix et les Ecritures. L’une explique l’autre et permet l’accès au dessein de Dieu. Les Ecritures ne prévoient pas les évènements, mais elles offrent une lumière pour comprendre l’évènement obscur et éprouvant de la Croix. La Croix par contre explique les Ecritures qui, sans elle, restent énigmatiques. Entre la Croix et les Ecritures il y a un cercle herméneutique et un renvoi réciproque : les Ecritures renvoient à la Croix, la Croix renvoie aux Ecritures.

Les Ecritures rendent intérieurement ardents les cœurs des deux disciples. Elles répondent à la recherche de l’homme et illuminent son cœur. L’Eucharistie, en même temps, leur donne la capacité de comprendre et d’ouvrir les yeux à la présence du Seigneur. Les Ecritures sont un chemin qui conduit, qui accompagne et qui guide. L’Eucharistie, d’un autre côté, est la demeure de Dieu parmi nous, le lieu où le Ressuscité reste avec nous.

La fraction du pain est un événement qui renvoie les deux disciples d’Emmaüs à l’histoire qu’ils ont abandonnée et à l’expérience qu’ils ont négligée. L’hôte, à table avec eux, réveille dans leurs mémoires le souvenir de Jésus qui, à plusieurs reprises, s’est mis à table avec ses disciples. Le pain partagé leur rappelle celui donné en abondance lors du miracle de la multiplication du pain (9, 10-17). Le pain rompu et donné les replace en face du Maître qui, à la dernière Cène, partage avec eux son Corps : "Ceci est mon corps" (22, 19-20). En même temps la fraction du pain n’est plus un simple miracle, ni un mémorial historique, mais une nouvelle présence de Jésus parmi les siens.

Les Ecritures, illuminées par la Croix du Christ, et l’Eucharistie, vécue comme la présence du Ressuscité, conduisent les deux disciples à retourner vers Jérusalem pour rejoindre l’Eglise. La présence du Christ illumine le troisième jour pour nous conduire à traverser la souffrance de la mort et ouvre nos yeux à la vérité de la vie. Le cœur n’est plus tourmenté par la tristesse, le trouble et l’inquiétude liés au souvenir d’un Messie crucifié, mais il est rempli de la lumière de la présence du Christ Ressuscité.


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